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La cosmétique sans concession

J’ai réalisé cette interview en juin dernier dans le somptueux cadre  des Salons Particuliers du Bon Marché, à Paris. On ne présente plus Tata Harper, Queen de la Green Beauty américaine. Ecoutons-la plutôt nous raconter la genèse de sa marque et sa quête d’une beauté plus respectueuse de la santé et de la nature, mais pas pour autant boring !

Beauty Toaster. Bonjour Tata, je suis ravie de vous interviewer ici à Paris.

Tata Harper. Bonjour, comment allez-vous ? Je suis ravie d’être invitée dans votre podcast.

1 Dites-moi, vous n’étiez pas pas dans la beauté au début. Mais j’ai lu que vous, votre mère et votre soeur, lorsque vous viviez en Colombie, vous organisiez des « Beauty parties », c’est vrai ?

Tata Harper. Oui, c’est tout à fait vrai. Je n’étais pas dans l’industrie de la beauté du tout. J’étais  ingénieur industriel de formation et j’avais une vie totalement différente. Mais est-ce parce que je suis latine ou que ma mère et ma grand-mère avaient cet amour inconditionnel pour la beauté ?, Vous savez elles adoraient célébrer la beauté. Pour elles, ce n’était pas une contrainte, quelque chose d’ennuyeux ou juste une perte de temps, c’était un rituel, un moment pour prendre soin de soi. C’était une façon de se mettre en mode week-end. Même au quotidien, il y avait toujours ces 10 mn, où on prenait du plaisir à s’appliquer toutes sortes de crèmes. Je suis tombée amoureuse du rituel et de la sensation qu’il induit en vous. Et j’ai été accro à la beauté très jeune.

2 Au départ, vous vouliez être dans la mode, mais vous êtes devenue ingénieur industriel, mais comment avez décidé de créer votre propre marque de beauté ?

J’ai toujours adoré la mode et encore aujourd’hui. Déjà au lycée, j’avais une marque de mode avec une amie et on créait plein de modèle. Je croyais que c’était mon destin et je voulais faire des études de stylisme, mais ma mère qui travaillait et était une entrepreneuse m’a dit :  » Oh non, non, non ! Je ne crois pas que le stylisme soit une bonne orientation pour toi. C’est trop limité et ce sera la seule chose que tu sauras faire. »

Et là, elle me dit:   » tu devrais faire des études d’ingénieur. » Et moi, j’ai répondu : « quoi ? Mais, qu’est-ce que c’est ? Ca semble tellement complexe ».

Mais vous l’avez quand même fait.

Oui, je l’ai fait et j’ai aimé ça. Au lycée, j’étais une élève assez moyenne, j’avais toujours des C, C+… Mais quand j’ai étudié l’ingénierie, je suis devenue une excellente élève. A ma grande surprise, j’ai adoré, parce que dans ce type d’études, on vous explique le processus de fabrication des choses, et on vous apprend à réfléchir, et c’est hyper intéressant. Et je ne pensais pas entreprendre dans la beauté, mais mon beau-père a développé un cancer il y a 15-16 ans maintenant. Il était soigné aux Etats-Unis et je vivais à Miami à cette époque. Je l’ai beaucoup accompagné à ses rendez-vous médicaux, pendant son parcours vers la guérison. C’est un survivant du cancer. Il faisait plein de tests, prenait des médicaments, subissait des opérations, je rencontrais des spécialistes et je me suis interrogée sur son mode de vie : ce qu’il faisait, comment il vivait, quels produits ils utilisait tous les jours… Un médecin m’a suggéré d’incorporer dans sa vie plus de produits naturels. Même si c’est un homme et qu’il n’utilise pas des tonnes de produits, rien que le shampoing, le savon, le déodorant… Et là, j’ai ouvert les yeux. Car je pensais que le mouvement bio et la beauté naturelle, concernait uniquement l’environnement. Je suis une défenseuse de l’environnement mais je ne pensais pas que mon déodorant ou ma crème hydratante avait un impact. Et là j’ai compris qu’on parlait de l’impact sur la santé, des produits que l’on utilise tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. Et je me suis demandé comment on pouvait réduire leurs effets toxiques. J’ai commencé à changer d’alimentation, de produits nettoyants, tout et la dernière étape a été d’échanger ma super crème high tech suisse contre une crème naturelle. Et je ne trouvais pas d’équivalent.

Vous savez, la cosmétique naturelle était très minimaliste, très basique à l’époque. Les gens qui s’y intéressaient recherchaient du naturel, pas de l’efficacité. C’est vrai dans beaucoup d’industries, sauf que, dans le skincare, les gens achètent les produits parce qu’ils veulent du résultat. Or à l’époque, pour moi comme pour d’autres consommateurs, ces produits étaient décevants en termes de résultat et de texture. C’est ce qui m’a conduite à vouloir créer cette nouvelle génération de produits.

3 Vous avez conçu votre marque comme une marque bio, clean et glamour dès le début. En 2010, ça devait être un sacré challenge, non ? 

J’ai lancé la marque en 2010, mais j’ai commencé à travailler dessus dès 2005, donc il m’a fallu 5 ans pour créer Tata Harper. Ce qui est très différent par rapport à la cosmétique traditionnelle où vous arrivez avec un concept et ça ne prend que quelques mois pour lancer le projet. Je ne voulais pas forcément que ce soit glamour, je voulais parler à une consommatrice qui attend un vrai résultat, c’était plus ça en fait. Beaucoup de gens me disent : « oh vous êtes une marque tellement haut de gamme ». Ok, mais qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Pour nous, l’idée était d’avoir des formules puissantes, très concentrées, constituées d’ingrédients du monde entier. Je voulais que ce soit le summum de la technologie naturelle d’aujourd’hui. Ce qui est très différent de l’offre de produits naturels de l’époque qui était très simple, minimaliste et s’adressait à un consommateur sans grandes attentes. En revanche, pour celles qui avaient des attentes cosmétiques, il n’y avait pas d’alternative et c’était dommage. Alors j’ai voulu créer cette marque pour bousculer le status quo. Je vais parler de ça, parce que ce n’est pas seulement une histoire de naturel. Par exemple, le clean est un nouveau concept, mais ça n’a rien à voir avec ce que nous faisons. Clean, c’est une réaction de l’industrie face aux critiques concernant certains ingrédients controversés comme les parabens, SLS, PEGS… Chaque marque a sa propre interprétation du « clean ». Mais, être clean, c’est juste un effort à faire, c’est un bel effort, mais ça n’a vraiment rien à voir avec ce que nous faisons. Ce que nous faisons est totalement naturel et bio. C’est ce que je voulais montrer aux consommatrices : le vrai pouvoir de la nature quand on fait bien les choses. Et je voulais également bousculer ce concept de l’ingrédient « silver bullet », ce super ingrédient qui fait tout pour vous.

Ca fait, 50, 60 ans que le marketing nous matraque avec cette idée que seuls les ingrédients synthétiques fonctionnent. Voici l’ingrédient miracle, vitamine A, B C, bref vous savez due quoi je parle. Et j’ai trouvé ça un peu réducteur. Pourquoi un seul ingrédient alors qu’il y en existe tant ? Je ferais le parallèle avec les compléments alimentaires : vous pourriez acheter votre vitamine C, vitamine D et vitamine B, en les achetant séparément. Mais pourquoi ne prendre un seul super complément multivitaminé à la place ?

En cosmétiques, c’est pareil. Si vous faites le calcul, un seul de nos produits coûte bien moins cher que si vous deviez acheter tous les produits nécessaires pour apporter à votre peau le même nombre d’actifs. Par exemple, nous avons un sérum qui contient 39 ingrédients actifs. En cosmétiques traditionnelles, vous devriez acheter, je sais pas moi, 12 produits pour obtenir un effet équivalent.

Ca a été difficile d’aller à l’encontre de la mentalité cosmétique traditionnelle. L’un de mes avantages, c’est que je n’étais pas issue du sérail. Quand vous faites appel à tous ces experts, qui connaissent leur métier et qui ont toujours procédé de la même façon jusqu’à maintenant, vous êtes incompris quand vous voulez faire les choses différemment, ils vous traitent de fou, dans le sens où vous ne voulez pas faire partie du système.

Quand vous créez votre marque, ces-gens-là vous présentent différents laboratoires pour formuler vos produits et ces labos, ont un catalogue de formules de bases qui ont déjà été achetées par différentes sociétés. Des bases auxquelles on ajoute un ou deux ingrédients. Par exemple, moi qui vient de Colombie, on va me dire : «  Tata, nous avons cet ingrédient incroyable d’Amazonie, on va le mettre dans tous tes produits, ce seront des produits sans parabens bien sûr.

Et moi : « quoi ? Un seul ingrédient ? Sans parabens ? Non, moi je veux une formule non synthétique à 100% ».

Eux : « Non, on n’a pas le temps de travailler là-dessus, c’est impossible. Vous n’aurez aucun résultat. »

Et là, vous concluez : « OK, je ne peux pas travailler ave le système ».

4 C’est pour cette raison que vous avez crée vos propres laboratoire et usine ?

Oui, car nous voulions travailler chaque formule en partant de zéro. Vous savez, je suis avant tout une consommatrice de produits de beauté, donc en tant que consommatrice, vous arrivez avec tellement de fantasmes autour des produits que vous achetez. Notamment que ces produits sont fabriqués par la marque elle-même, de A à Z.

Et j’ai réalisé que l’industrie traditionnelle est très sous-traitée. Vous avez des fabricants qui travaillent pour 80 marques différentes sous un même toit. Après, tout va dans une usine de conditionnement, qui remplit les flacons pour ces 80 marques, après les flacons partent chez le spécialiste de l’emballage, pour ensuite se retrouver à la vente chez les distributeurs.

Et moi, en tant qu’ingénieur, je me suis dit que j’allais me retrouver à faire du marketing et de la vente. Mais je ne veux pas monter une boîte de pub. Je veux une vraie entreprise de cosmétiques, qui fabrique entièrement ses produits. Une autre raison pour laquelle j’ai décidé de monter ma propre usine, en dehors du fait que j’adore créer des produits (c’est très intime), ce que j’aime c’est inventer des processus de fabrication. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a pas que le fait de créer des supers produits, il y a aussi le fait de mettre en place un processus de fabrication qui réduit l’empreinte carbone. Que vous ne soyez pas obligé de produire vos quantités en fonction des minimums exigés par un intermédiaire. Mais que vous produisiez en fonction de vos besoins, des demandes de vos clients. Et qu’entre la sortie d’usine et la mise en vente, il se passe un minimum de temps.

L’idée c’est vraiment de repenser la façon dont on fabrique les produits de beauté dans leur globalité. J’aime fabriquer cette marque dans laquelle je peux mettre tellement de valeurs personnelles, de croyances, d’imagination etc. C’est une vision (ndlr. dans le sens « idéal »).

5 Votre marque est principalement orientée vers l’anti-âge. Donc vos produits sont très actifs et agissent sur pas mal d’aspects concernant le vieillissement. Mais cela veut aussi dire beaucoup d’ingrédients. Alors comment faites-vous avec les risques d’allergie, de sensibilité ?

Oui, bonne question. Mon approche a toujours été d’apporter les meilleurs ingrédients. Mais je n’avais pas pris en compte l’environnement dans lequel nous vivons aujourd’hui et le fait que les peaux réagissent à de plus en plus de choses. Et j’ai réalisé que j’avais également des centaines de milliers de consommateurs qui avaient des problèmes liés aux cosmétiques, mais également à l’alimentation, à la pollution. Donc j’ai voulu être plus « inclusive » par rapport à ces consommateurs, et c’est un scoop, l’année prochaine, je lance une ligne pour peaux sensibles. Il faut savoir que beaucoup de gens aujourd’hui sont allergiques au gluten, au soja, aux huiles essentielles et à tant de choses. Ca a été un challenge incroyable. J’adore les challenges, quand les choses sont trop faciles, je m’ennuie. Donc, c’est une nouvelle étape.

6 Et tous vos ingrédients viennent de votre ferme ?

Non, c’est un malentendu. Dans ma ferme, j’ai un jardin où on cultive 5 herbes (calendula, arnica, alfalfa…) et quelques cultures en phase d’expérimentation.Et ces végétaux poussent parfaitement bien sous notre climat. J’importe des ingrédients de 78 pays différents, car je choisis les meilleurs ingrédients là où ils sont le mieux produits. Je ne peux pas me contenter de notre propre production. Mais c’est dans la ferme que nous fabriquons tous nos produits. C’est pourquoi beaucoup de gens s’imaginent que tous les ingrédients viennent de ma ferme, mais pas du tout. Ce qu’on fait c’est qu’on importe des ingrédients et des matières premières du monde entier et au sein de la ferme, nous avons une usine où nous fabriquons, nous remplissons, nous emballons. Donc les produits viennent de notre ferme du Vermont.

7 Et tous les ingrédients sont-ils bien sourcés ?

Nous avons une charte très stricte concernant les matières premières car, évidemment on ne veut pas d’ingrédients testés sur les animaux ou contenant des produits d’origine animale ; pas de matières issues de semences OGM ; pas d’ingrédients dont les processus d’extraction sont dangereux pour l’environnement. Donc ce sont plein de contraintes en plus de n’utiliser aucun produit synthétique. On a un processus de validation en interne, mais on fait également valider nos produits par Ecocert qui nous poussent toujours à aller plus loin. Parfois, on pense qu’on fait bien, et Ecocert nous alerte sur certains points. Par exemple, on va travailler sur un projet contenant 80 ingrédients, le valider et quand il revient de chez Ecocert, il ne contient plus que 60 ingrédients validés. Et c’est là que commence la formulation.

Donc c’est un long process, dû au fait que nos produits sont formulés sans ingrédients synthétiques.

8 Comment vous en sortez-vous au niveau de l’empreinte carbone ?

Eh bien, nous tentons de la minimiser au maximum. On importe du monde entier donc cela ajoute à notre empreinte carbone. Mais, j’ai une production totalement verticale. e fais tout sous le même toit. Comme je disais, nous contrôlons toute la chaîne de production de A à Z. Le packaging est recyclable. On essaie d’utiliser le plus possible de verre, parce que le verre est recyclable à l’infini, si les clients recyclent. Les cartons sont fabriqués en fibres recyclables certifiées. Et on ne le fait pas pour des raisons marketing, on en parle rarement, mais on le fait parce que c’est la façon dont on devra produire dans le futur.

9 Oui, c’est une de vos valeurs. Et est-ce que, comme CREDO (ndlr. la chaîne de magasins beauté bio américains) dans sa vidéo « It’s time for better beauty », vous voudriez que les Etats-Unis fassent un grand pas législatif vers la cosmétique green et clean ?

Je revendique cela depuis que j’ai commencé. Je ne suis pas le genre de CEO à rester assise dans son bureau. J’aime me balader, aller à la rencontre de mes consommatrices dans les magasins ou lors d’évènements. Elles m’inspirent. J’adore animer des ateliers beauté. Je leur enseigne ce que j’ai appris, comment prendre soin de leur peau. Et l’une des choses que je leur enseigne c’est d’aller vers le bio. Le « clean » ce n’est que l’élimination de certains ingrédients controversés et je trouve que ce que l’industrie traditionnelle fait est bien, mais on est au-delà du clean. On doit vivre de façon plus écologique. Et en beauté, je sais que les gens ont eu des expériences décevantes avec certains produits, mais je vais vous montrer ce que cette nouvelle génération de produit naturels peut faire et vous verrez le résultat.

10 Que mettez-vous de votre héritage Colombien dans vos produits ?

J’utilise beaucoup d’ingrédients de le l’Amazonie. La Colombie compte 1/3 de l’Amazonie. Et puis, ce que j’apporte c’est une philosophie de la beauté : comment prendre soin de sa peau ; dans quel ordre appliquer les produits et comment transformer les moments de beauté. Car j’ai le sentiment que la beauté, c’est souvent : « Oh mon Dieu, me démaquiller, tant pis je vais au lit avec mon maquillage ». Mais ce n’est pas un moment ennuyeux, c’est un moment où on prend soin de soi. C’est une des choses que je prêche aussi : arrêtez de voir la beauté comme une perte de temps ou un problème.

En plus, je pense que les femmes, en particulier quand elles ont des enfants, donnent beaucoup. On pense toujours aux autres. On est des gouvernantes, des organisatrices, des chauffeurs, on fait tellement de choses que c’est juste d’avoir un moment pour s’occuper de soi. Finalement, c’est ça que j’apporte de mon héritage latin.

11 Quel est la prochaine étape pour Tata Harper ? Encore plus de produit ? Un système de remplissage ? Encore plus de durabilité ?

Je travaille actuellement sur plusieurs choses comme le remplissage effectivement, à la maison. Je travaille aussi sur la ligne pour peaux sensibles qui sera lancée avec quelques produits mais qui s’élargira par la suite. Et puis, on est vendu dans de plus en plus de pays. Notre clientèle est devenue globale. D’une certaine façon, le monde est devenu plat. On a été tellement concentré sur le marché américain, je pense qu’il est temps de faire découvrir nos produits dans différentes parties du monde.

12 Et pour ma dernière question. Au fait, pourquoi cette couleur vert pomme ?

Bonne question. D’abord, parce que le lieu de naissance des mes produits, c’est le Vermont, l’Etat aux montagnes vertes Je ne sais pas si vous êtes déjà allée dans le Vermont, mais en été, tout est magique, le vert est quasi fluo, quelques fois c’est presque difficile de regarder l’herbe tellement elle est verte et éblouissante et il y a des pissenlits partout. Donc c’est la première source d’inspiration. Mais le vert c’est aussi la couleur de l’amour universel (le rose est la couleur de l’amour inconditionnel), le vert c’est la couleur de l’amour pour tous et je pense que faire passer ce message est très important de nos jours. On vit à une époque où il n’y a pas beaucoup de tolérance pour les gens qui viennent d’ailleurs, qui ont différentes opinions, différentes religions, et je pense que l’on doit envoyer une énergie positive et de l’amour. Donc j’aime que ce vert représente ces valeurs en plus de la ferme et de la nature. Et ces produits représentent la quintessence du pouvoir global de la nature. Je trouve que cette couleur symbolise à la fois les valeurs et le concept de la marque.

 

L’Amérique à l’heure de la beauté éco-responsable

J’ai réalisé cette interview à Paris à l’occasion du Salon In-Cosmetics qui réunissait, il y a quelques mois, tous les grands acteurs du secteur : fournisseurs d’ingrédients, fabricants, marques etc.

Beauty Toaster : bonjour Gay, Je dois vous dire que je suis très fière de vous interviewer pour Beauty Toaster, car vous êtes une scientifique réputée dans le monde de la cosmétique et également parce que vous êtes ma 1ère invitée anglophone. Donc je suis d’autant plus fière.

Gay Timmons : Bonjour Chantal, je suis très impressionnée et très fière d’être votre première invitée anglophone .

1 Quelle est votre formation et en quoi consiste votre activité aujourd’hui ? 

J’ai d’abord été anthropologue et par la suite je suis retourné à l’université afin d’obtenir un diplôme en physiologie. Dans l’intervalle, j’ai commencé à travailler pour l’agriculture en Californie, parce que c’est l’autre chose que l’on fait là-bas, en dehors de la tech. Je travaillais avec des agriculteurs spécialisés dans le bio notamment. Aujourd’hui, cela fait 30 ans que je travaille avec des agriculteurs californiens mais également dans le monde entier. Et je me suis spécialisée dans les huiles végétales, huile de coco, de palme, de tournesol… tout ce qui vient d’une plante.

2 Vous êtes spécialisée dans les cosmétiques uniquement ? 

Pendant 10 ans, j’ai vendu à l’agro-alimentaire. Mais, un jour j’ai réalisé que je ne voulais plus rien avoir à faire avec une industrie qui pouvait par certains aspects détruire l’environnement. Donc en 1998, j’ai préféré me tourner vers l’industrie cosmétique.

3 Vous vivez en Californie et vous dites que beauté et écologie sont liés, qu’entendez-vous par là ? 

Quoi que vous appliquiez sur votre corps, cela finit dans les égouts. Et cette eau, va dans la nature, dans les sols. Quand je marche dans de grandes villes comme NY avec tous ces bâtiments, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens qui mettent des crèmes, prennent des douches et à toute cette eau qui termine dans la nature. Et ce n’est qu’un aspect du problème… L’autre aspect c’est que lorsque l’on utilise excessivement les ressources naturelles, elles finissent par se tarir. Or l’agriculture bio est basée sur le renouvellement, la durabilité des ressources naturelles.

4 Comment se porte le secteur cosmétique aux US ? Ici, les consommateurs s’orientent de plus en plus vers le bio, le clean. Il y a beaucoup de défiance à l’égard des ingrédients… 

Pareil aux US. Je dirais qu’il y a deux groupes. Si vous êtes un marketeur, vous distinguez un premier groupe, celui des millenials et des GEN Z, qui sont très concernés par les questions de sécurité, de durabilité, d’impact environnemental, de sourcing. Et puis il y a un second groupe, comme les femmes enceintes ou celles/ceux dont un membre de la famille est atteint d’un cancer. Mais c’est une prise de conscience mondiale en fait. On le voit aussi au Japon, en Corée, ça commence aussi un peu en Inde, en Amérique du Sud aussi.

5 Les appli beauté :  bonne ou mauvaise idée ? Ici, les gens n’ont plus confiance dans les cosmétiques depuis quelques temps, et particulièrement depuis que les Appli se sont développées. Est-ce la même chose chez vous ? Est-ce que les gens vérifient chaque produits de beauté acheté ? 

Oui les américains les utilisent. Mais ces appli sont un peu frustrantes car elles n’ont pas beaucoup évolué. Vous savez, il y a tellement d’informations à prendre en compte, il existe plus de 65 000 ingrédients cosmétiques, c’est beaucoup de datas. Chaque ingrédient est fabriqué différemment par les sociétés qui le commercialisent. Par exemple, un tensioactif pour les shampooings pourra être fabriqué par 5 laboratoires de 5 façons différentes. Même les matières 1èreutilisées ne seront peut-être pas les mêmes. Donc les App sont très limitées.

Une des grandes différences que je vois entre l’Europe et les US, c’est qu’aux US, on a plein d’enseignes de cosmétiques spécialisées dans le naturel et le bio. Credo, Follain, The Detox Market, Aillea, pour ne citer que ces 4-là, mais il y en a d’autres. Ils vendent plein de marques et ont leur propre grille d’évaluation, ce qui donne au consommateur un sentiment de sécurité, car il sait que les produits sélectionnés sont sûrs pour leur santé. Certaines boutiques sont plus regardantes sur l’impact environnemental comme Aillea et Follain qui est particulièrement exigeant. Credo un peu moins, mais si vous allez sur le site et que vous dites que vous ne voulez pas de tel ou tel ingrédient, vous obtenez facilement la liste des produits répondant à votre demande.

Pour moi, ces enseignes et leurs sites sont également un bon moyen de s’informer.

6 On n’a pas ce genre de magasin ici, ça commence mais c’est encore tout petit.

Mais je pense que ça viendra. Ca a explosé aux US en 3 ans, donc ça n’a pas été si long. Dès que le consommateur commence à se manifester…

Moi : Oui bien sûr, les enseignes suivent…

Gay Timmons : oui

7 Pensez-vous que certains ingrédients devraient être bannis des formules cosmétiques et si oui pourquoi ? 

Oui, je suis un peu plus strict que les autres. J’ai une définition très simple de ce qu’est un cosmétique bio. Il y a eu un article très intéressant écrit par des chimistes renommés en 1996 ou 1998, je ne sais plus, John Warner et Paul Anastas : les 12 commandements de la chimie verte. Ce papier décrit comment fabriquer de nouveaux ingrédients chimiques, parce qu’on en a besoin. On ne peut pas fabriquer juste avec de l’huile, des huiles essentielles et du sucre, ce n’est pas suffisant. On a besoin de tensioactifs, d’émulsifiants, on a besoin de beaucoup de choses pour qu’une formule fonctionne. Donc si l’on respecte ces 12 principes plus celui de l’énergie renouvelable, alors on peut fabriquer à peu près tout ce dont on a besoin. C’est sur cet article que les principes de Cosmos et Ecocert sont basés. Donc selon moi, si un ingrédient ne respecte pas ces critères, il ne devait pas être utilisé. On ne devrait rien utiliser de dangereux pour la peau ou pour l’environnement.

8 Après les parabens, le phénoxyéthanol est dans le collimateur des consommateurs français. Ils ne croient pas au niveau d’utilisation de sécurité. Ont-ils raison ?

Honnêtement, je n’ai pas assez lu sur le sujet. Une chose que je sais, c’est que nous parlons beaucoup en ce moment du microbiome et que le phénoxyéthanol, endommage le microbiome.

De ce point de vue, nous avons encore beaucoup à faire concernant les conservateurs. Nous devons avoir des conservateurs, car personne n’a envie de voir se développer des colonies de bactéries dans ses produits.

Beauty Toaster : Tout particulièrement lorsqu’il a de l’eau dedans…

Oui car là où il a de l’eau, il y a de la vie. Je rappelle toujours cela : bactéries, levures et moisissures. On doit avoir un moyen de contrôler leur développement. Donc oui, je pense qu’il y a certainement de bonnes raisons de s’inquiéter des phénoxyéthanols et de la plupart des parabens. On a encore beaucoup à apprendre, c’est un domaine en constante évolution.

 9 Au fait, en tant que consommatrice française, si je me rends aux Etats-Unis et que j’achète des produits américains, comme par exemple des crèmes bio, est-ce que je risque d’y retrouver des ingrédients ou actifs  interdits par les normes européennes ? 

C’est assez rare. J’ai beaucoup travaillé avec les marques US qui voulaient être commercialisées en Europe. On n’a jamais eu de problèmes majeurs sur les formules. Souvent c’était des histoires d’étiquetage. Mais il y a beaucoup de produits importés aux US et là, on ne sait pas grand chose de ces produits, en particulier ceux qui viennent d’Asie. Donc je m’inquièterais plus de ces marques. Les bonnes marques font en sorte de mettre sur le marché des produits safe enfin safe selon leurs critères (qui ne sont pas les miens…), mais ils remplissent les mêmes exigences que ceux du marché Européen. Pour les produits bio, ils doivent être certifiés. S’ils sont certifiés, pas de problème, les formules seront clean. S’ils ne le sont pas, il faut lire la liste des ingrédients et aux US, on estime que le consommateur doit être informé.

10 Vous n’avez pas les mêmes normes qu’en Europe, comme Cosmos ou Natrue ? Est-ce que cela va changer ? 

Je ne vois pas beaucoup de marques certifiées d’après ces standards à part les entreprises qui veulent vraiment se différencier des autres. Mais certaines le sont cependant. Comme Jane Iredale (marque de maquillage) qui est Cosmos. C’est une marque distribuée un peu partout dans le monde. Il n’y a pas d’exigence de certification, même en Europe. Apparemment, la loi de sécurité sanitaire (safety assessement law) a dit que dès qu’une norme Iso serait en vigueur, pour les produits naturels et bio, une certification serait nécessaire, mais ce standard Iso s’avère assez défaillant. Les normes Cosmos et Natrue sont bien meilleures. Mais ici, non plus je ne vois pas beaucoup de produits de beauté  certifiés cosmos ou Natrue.

Moi : ça coûte de l’argent…

Encore une fois, on en revient au consommateur. C’est lui qui doit exiger cela.

11 Quels sont les ingrédients les plus populaires en ce moment aux US ? 

L’huile d’argan toujours, l’huile de bouton de rose… Pour moi qui travaille uniquement avec des ingrédients bio, il y a l’huile de noix de coco. Les huiles « exotiques » en général, tout le monde veut quelque chose de nouveau, des huiles africaines ou sud-américaines, comme l’huile de copaïba, de murumuru, tous ces ingrédients sont très intéressants. C’est pour ce type d’ingrédient que la demande est la plus forte.

12 J’ai entendu dire que la tendance « Farm to Face » (ndlr. Intraduisible en français) est très en vogue en ce moment chez vous. Pourriez-vous nous expliquer le principe ? Est-ce comme le bio ici ? Est-ce juste du marketing ?

Je pense que lorsque vous avancez ce genre d’allégation, vous avez la possibilité de retrouver la source, la ferme d’où sont originaires les ingrédients et la seule façon de faire cela, c’est d’utiliser des produits bio, puisque cette certification exige la traçabilité. Mon entreprise représente des fermes ou plutôt des entreprises de transformation qui travaillent avec différentes fermes, dont elles transforment les productions. Et ensuite je vends ces ingrédients à l’industrie cosmétique. Peut-être qu’ils les vendent aussi à l’industrie alimentaire. Ce sont donc ces ingrédients comestibles qui sont maintenant utilisés sur le visage et c’est pour cela qu’on les appelle « Farm to Face ». C’est marketing, mais je pense que n’importe qui qui achète des ingrédients chez moi peut se prévaloir de cette allégation.

13 On m’a dit que la cosmétique en DIY était très populaire en Californie. Ici  aussi ça prend de l’ampleur. Est-ce que ce pourrait être une future grosse tendance ? 

C’est de là que viennent toutes les indie brands que l’on voit actuellement. Si vous êtes bon dans ce que vous faites, et si vous croyez en ce que vous faites… La fondatrice d’une grande marque avec laquelle je travaille a commencé comme ça. Elle a commencé à offrir à ses amies des produits qu’elle fabriquait. Quelqu’un lui avait dit qu’elle avait une peau sensible et tout un tas de problèmes. Elle a conçu cette magnifique ligne de rouge-à-lèvres, et de skincare. Elle achetait les ingrédients sur un site web et faisait tout à la maison, et elle l’a transformé en business. Il y a plein de programmes, plein de MOOCs sur les cosmétiques green comme celui du NY Institute of Aromatherapy, un autre qui vient d’Angleterre aussi. Tous sur le DIY de cosmétiques greens.

Mais oui, c’est très populaire en ce moment, c’est drôle et ça vous en apprend un peu sur la chimie, donc c’est pas mal, on apprend de nouvelles choses, mais je ne pense pas que ça remplacera la cosmétique traditionnelle.

14  Sera-t-il possible un jour d’avoir des produits de beauté absolument bio, propres et sûrs pour nous et pour la planète ? 

Oui, bien sûr. Je pense qu’il y a plein d’entreprises qui le font aujourd’hui. Je pense que cela dépend des connaissances et de l’engagement des décideurs de ces entreprises. Dans les magasins que j’ai cités précédemment, la plupart des produits vendus sont dans cette veine, ce sont des critères que je partage et la plupart des mes clients vont vers cela.

15 Quelle est la prochaine étape pour l’industrie de la beauté ? 

Je pense que ce sera très difficile pour les fabricants de cosmétiques tradi d’adopter ces valeurs, car ils sont habitués à utiliser des ingrédients chimiques, dont certains sont issus du pétrole. Et ils disent que c’est safe, mais ce n’est pas safe pour l’environnement, et du coup, je ne suis pas persuadée que ce soit safe pour nous, d’ailleurs,  c’est ce que pensent beaucoup de consommateurs, les jeunes en particulier.

16 Pensez-vous qu’on s’achemine vers des règlementations internationales ? Et quid des tests sur animaux, à quand une interdiction totale et mondiale ? 

On a interdit les tests sur animaux en Californie. Vous l’avez fait en Europe. Et les Chinois, qui exigeaient des tests sur animaux, ont déclaré qu’ils n’allaient plus les exiger, donc on va dans la bonne direction concernant ce point.

En ce qui concerne les normes en général, dans une telle industrie, qui inclut le consommateur, tout le monde (chimistes, labos) doit avoir un discours clair. On doit tous se pencher sur les débats d’aujourd’hui, c’est pour cela que je suis venue au Salon In-Cosmetics à Paris, un gros salon sur les ingrédients. Venir ici était pour moi, une mission personnelle. Et on a eu des conversations intéressantes sur la thématique du prochain salon qui sera sur la durabilité et ce que cela implique, d’un point de vue sécurité sanitaire et environnementale. Parce qu’aujourd’hui tout le monde utilise ce mot à tort et à travers et selon moi, si vous faites du mal aux gens, vous n’êtes pas dans la durabilité, c’est simple. Comme toujours, on doit évoluer, on doit avoir une position claire.